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Sur le Têt – le Nouvel an vietnamien

Le Nouvel an du calendrier lunaire est l’une des fêtes les plus importantes des pays marqués par l’influence culturelle chinoise.

Au Vietnam, comme chaque année, les rues s’encombrent d’arbres du Têt (pêchers ou kumquat), de stands vendant pendentifs dorés et sentences parallèles, de petits marchés itinérants. C’est un peuple entier qui se prépare à la fin de l’année et à l’avènement de la prochaine. Quelques jours avant ladite célébration, les grandes villes sont des ruches en pleine agitation, mais au jour J, elles ne sont plus que des déserts aux portes fermées, parce que la majorité des Vietnamiens sont rentrés dans leur province natale fêter le Têt en famille.

Une amie me partageait récemment, face à la fureur « consommatrice » de ses congénères, l’idée que les Vietnamiens achetaient quantité de nourriture comme s’il s’agissait de la fin du monde. D’une certaine manière, ça l’est ; symboliquement du moins. Les forces du Cosmos se reconstituent en plein chaos pour redonner la vie à la fin de l’hiver. Ce n’est pas pour rien que le Nouvel an coïncide, à quelques semaines près, au Printemps (première des saisons), c’est-à-dire au renouveau des forces de la vie.

Le 16 janvier 2020, je me souviens être allé rendre visite à Huu Ngoc, mémoire vivante du « pays en forme de dragon », en compagnie de notre ami commun l’écrivain québécois Jean Turcotte. Ce fut l’occasion d’une discussion passionnante sur le Têt, sur ce qu’il est traditionnellement et sur la manière dont il pourrait être amené à évoluer à l’avenir dans une société mondialisée.

Revenons dans un premier temps sur ce qu’il écrivait dans ses articles synthétiques il y a une vingtaine d’années :

« Au Vietnam, la fête qui marque le plus l’identité culturelle est incontestablement le Têt. Bien que le Nouvel an du calendrier lunaire soit célébré dans toute l’Asie orientale influencée par la civilisation chinoise, chaque pays de la région (Chine, Japon, Corée, Vietnam…) l’institutionnalise de manière conforme à sa mentalité, à son tempérament et à ses conditions historiques et géographiques. C’est ainsi que nombre de rites, de festivités, de pratiques du Têt vietnamien sont des variantes très éloignées du modèle chinois et même des créations originales qui remontent aux mythes, aux légendes et aux usages de la période pré-chinoise, quand fleurissait une culture authentiquement Viêt à l’âge du bronze (Ier millénaire av.J.-C.), dite culture du Fleuve rouge. » (A la découverte de la culture vietnamienne, p.419)

L’érudit donne en exemple, comme manifestations purement vietnamiennes, les Génies de la Cuisine, les images du Têt, les gâteaux banh chung et le bétel.

Rappelant les origines du Têt, il écrit : « Pour un peuple de paysans attaché depuis des millénaires à la terre, il a été et reste avant tout une fête de communion de l’homme avec la nature. Dans le rythme des saisons, il marque un temps de pause durant lequel la rizière et le cultivateur goûtent la joie du repos complet après douze lunes de travail. […] Tout acte de l’An Neuf doit être pur et beau, car il constitue un augure engageant les douze lunes qui suivent. » (ibid, p.421). On le voit, d’ailleurs : c’est tout un pays qui se met en ordre, qui tâche de régler ses affaires, ses problèmes, afin que l’année nouvelle puisse s’établir sur les meilleures bases possibles.

Durant notre entretien, Huu Ngoc se plaît à nous décrire les deux principales caractéristiques du Nouvel an vietnamien :

« Le Têt est avant tout une fête de la solidarité. Ma mère, par exemple, morte il y a plus de quatre-vingt-dix ans, réservait toujours une cassette avec des sapèques (monnaie vietnamienne de l’époque). Quand un mendiant se présentait, il n’avait qu’à réclamer pour recevoir une petite obole. C’est la tradition. Dans le village et dans la grande famille, on se réunissait toujours ; et les querelles devaient disparaître, entre frères et sœurs, parents et enfants, gens d’un même village. Voilà l’idée principale du Têt, la solidarité et la réconciliation. Même, avant le Têt, on devait essayer de payer ses dettes, parce que pendant les célébrations mêmes on n’avait pas le droit de les réclamer. Il y a toutes sortes de préjugés, bons comme mauvais, pour garder la solidarité à toutes les échelles, de la petite famille jusqu’à la grande nation ; depuis les vivants jusqu’aux morts. Le Têt prend ses principales couleurs avec le culte des ancêtres. On invite les morts par une fête pour les accueillir à passer le Têt avec la descendance. C’est pourquoi, devant l’autel des ancêtres, on a l’habitude de placer une canne à sucre, afin que les ancêtres s’appuient sur la tombe et reviennent passer le Têt avec les vivants. C’est l’âme du Têt.

Ensuite, pour la deuxième caractéristique du Têt, qui est absente des célébrations du Nouvel an de nombreux pays, peut-être même de celui de la Chine, les Vietnamiens ont un préjugé, un bon préjugé : ils pensent qu’avec le Têt, la nature entière change. Les arbres et les plantes commencent à refleurir, donc l’Homme, comme élément de la Nature, change aussi. Le Têt est l’occasion d’annuler tout ce qui est mauvais dans le passé et de donner tout ce qui est bon dans l’avenir.  Le Têt va tout changer ; il va changer votre sort : l’an dernier, vous souffriez ; l’année nouvelle, vous serez plus heureux. Ce préjugé optimiste imprègne tout le Têt vietnamien et c’est pourquoi j’ai partagé cette idée avec tout le monde du temps où j’étais journaliste.

Pour récapituler, donc : 1) le Têt, c’est une fête de la solidarité, de la famille jusqu’à la nation. C’est pourquoi même pendant la guerre, on s’arrêtait de se battre ; il ne fallait pas tuer pendant le Têt. Ainsi, à la fin du XVIIIè siècle, alors que le Nord du pays avait été envahi par les Mandchous, le héros national Quang Trung, qui avait levé une armée dans le Sud et s’apprêtait à remporter la victoire, respecta les trois jours du Têt traditionnel malgré le fait que Hanoi était déjà en partie reconquise ; trois jours de paix. En 1968, les communistes n’ont pas observé cette règle ; ils ont choisi le moment où les troupes du Sud s’attendaient le moins à une offensive pour lancer l’Offensive du Têt, ce qui a leur donné un avantage militaire certain. 2) le Têt, c’est le renouveau, la renaissance de la Nature et de l’homme. »

Quant à l’avenir de la Fête du Nouvel an traditionnel, Huu Ngoc craint qu’elle ne se dirige vers une célébration purement profane, ayant perdu son sens, comme dans de nombreux pays occidentaux où elle n’est plus, dans le meilleur des cas, qu’un prétexte à réunir la famille ou à rencontrer ses amis. La nation vietnamienne se caractérisant de moins en moins par la culture paysanne, un tel destin n’est pas du tout exclu pour son Nouvel an.

 

Article rédigé par Benoît BISSON

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